C’est même la fin d’une civilisation. Le monde “blanc” se meurt. “Le monde industriel de souche européenne – un milliard d’hommes, 40% des terres émergées, le quart de l’humanité, 80 à 85% des ressources et près de 99% de la puissance – est en train de s’acheminer vers le point où la transmission de l’héritage culturel qui suppose un nombre au moins égal de cerveaux n’est plus possible… Le coefficient net de 0,7, c’est aujourd’hui comme hier la fin à brève échéance d’un monde”. Ces mots furent écrits en 1975 par Pierre Chaunu dans son Refus de la vie; dix ans plus tard, en 1985, loin d’avoir édulcoré son diagnostic, il parle déjà d’effondrement, d’un “collapsus démographique totalement inrégulable” qui emporte tout.
A vrai dire, les deux schémas, à première vue inconciliables, de l’explosion et de l’implosion démographique, peuvent très bien se réunir dans une synthèse doublement catastrophique. Le monde blanc industriel se meurt faute d’enfants tandis que le monde “de couleur” sous-développé se meurt de trop d’enfants. La coupure Nord-Sud devient porteuse des pires malheurs. Même dans cette dialectique la principale sacrifiée reste la civilisation blanche, qui devrait se retirer de la scène de l’histoire au profit du plus grand nombre.
Mais il y a aussi la possibilité que le modèle “allemand”, une fois devenu malheureusement modèle “européen”, se généralise (déjà la natalité décroît dans plusieurs pays du tiers monde). Ce serait la catastrophe absolue. Ecoutons encore Pierre Chaunu: “Il suffit que l’Europe et l’Amérique s’installent sur le niveau actuel de la natalité et de la fécondité de l’Allemagne. Alors dans dix ans plus rien n’est rattrapable. La culture ne se transmet plus, l’héritage n’est plus maîtrisé, des secteurs de l’activité intellectuelle disparaissent et le progrès technique et scientifique est tellement perturbé, qu’il est progressivement bloqué. Tout se déglingue, la machine chauffe, s’emballe. Nous croulons sous le poids des vieux et le monde horrible et sans espérance qu’ils incarnent renforce au bas de la pyramide des âges écrasée le refus panique de la vie. C’est la spirale amérindienne. Le tiers monde est atteint à son tour. À la limite, c’est l’implosion généralisée d’une étoile naine… Et comme dit la chanson: „Ne craignez rien, il n’y a plus de retombée”. Tout recommence peut-être, mais beaucoup plus tard, après plusieurs siècles, un demi-millénaire, à partir d’un point très bas. Car il peu vraisemblable, si le scénario devait s’engager, que l’on puisse éviter la guerre. Les peuples vieux sont agressifs, non les peuples jeunes, comme le croient les polémologues, ils n’ont plus rien à perdre”“(Le Refus de la vie, 1975). Selon une hypothèse plus récente (imaginée par Jean Bourgeois-Pichat dans la revue Population, 1988), la mondialisation du modèle allemand amènerait la disparition du dernier homme aux alentours de 2400.
Il y a tout de même une espérance: que la vérité se trouve quelque part entre les théories extrêmes, “explosives” et “implosives”. Le juste milieu serait-il une utopie?
RIEN NE VA PLUS
Le pire, c’est que les cavaliers de l’Apocalypse moderne aiment travailler en équipe. Les menaces qu’ils brandissent s’allient et multiplient réciproquement leur pouvoir.
Il y a deux périodes assez distinctes dans l’histoire du dernier demi-siècle.
Après la guerre, jusqu’au début des années soixante, l’Occident a vécu dans une quiétude relative. Il a même connu une certaine euphorie, entretenue par une croissance économique et démographique soutenue. Seul souci sérieux: une éventuelle guerre nucléaire, considérée par une bonne partie de l’opinion comme imminente. Mais la menace était simple et univoque. D’un seul péril on peut s’accommoder, on peut l’oublier en quelque sorte. On peut espérer arriver à la maîtriser.
Puis la machine s’est déréglée. La machine économique, mais aussi, plus gravement encore, la machine psychologique. L’euphorie appartenait au passé, l’espérance était morte. Le discours optimiste laissait place dans les années soixante-dix et quatre-vingt à la peur de l’avenir. L’obsession atomique est sans doute moindre aujourd’hui que dans les années cinquante (bien que les arsenaux soient bien mieux fournis); moindre parce que la guerre tant redoutée n’a finalement pas eu lieu et surtout parce que cette obsession n’est plus unique mais partagée avec une gamme sans fin de nouvelles angoisses.
On s’est brusquement réveillé dans un monde dangereux, où les périls ne surgissaient pas isolément mais tous en même temps, additionnant les effets.
Déséquilibres économiques, sociaux et démographiques; confrontation Ouest-Est; confrontation Nord-Sud; pollution industrielle et radioactive; famines; guerres et menaces de guerre. Tout se tient. La menace est globale, la solution ne peut être que globale. D’autant plus difficile, plus problématique.
Et ce fut en 1972 le célèbre rapport du Club de Rome, préparé par une équipe du Massachusetts Institute of Technology dirigée par Denis Meadows: The Limits of Growth (Les Limites de la croissance). Ses auteurs ont fourni à l’ordinateur les informations concernant cinq facteurs étroitement imbriqués: alimentation, population, production industrielle, ressources, pollution. La conclusion est impitoyable: la population s’accroît trop vite, la nourriture et les matières premières deviennent insuffisantes, la pollution agresse. Tout craquera à brève échéance, à l’horizon du troisième millénaire, avant l’année 2100. Si l’on s’entête à maintenir une croissance exponentielle, on devra se débrouiller sans ressources. Parce que le fer ne durera plus que quatre-vingt-treize années, le nickel cinquante-trois, l’aluminium trente et une, le gaz naturel vingt-deux, le plomb et le cuivre vingt et une, le pétrole vingt, le zinc dix-huit, l’étain quinze, l’or à peine neuf. Ralentissons avant qu’il ne soit trop tard. (Aujourd’hui l’or serait donc déjà épuisé? Nous cacherait-on la vérité?)
Les limites de la croissance bénéficièrent d’une publicité bien orchestrée. Son succès était un signe des temps. La croisade contre la croissance se formula en deux sigles, ZED et ZDG: Zero Economic Growth et Zero Demographic Growth. Croissance économique zéro, croissance démographique zéro. On arrête la machine, sinon elle va sauter. On arrête le progrès. On fige l’histoire. On efface l’avenir. C’est le (lourd) prix à payer pour éviter – de justesse – l’Apocalypse.
Le Rapport ne tenait pas compte de l’ingéniosité humaine dans le combat pour la survie. Les documents ultérieurs du Club de Rome changèrent de cap, se plaçant dans une perspective beaucoup plus optimiste. Un colloque international organisé en 1975 à Jouy-en-Josas trouva justement sa raison d’être dans la critique des “limites de la croissance” et exprima une confiance modérée en réfutant les Terreurs de l’an 2000 (titre sous lequel les rapports furent réunis en volume en 1976). Mais l’alarme était déjà donnée…
Et tandis qu’on essayait de dissiper les nuages accumulés, de nouveaux soucis venaient s’ajouter au tableau. En 1973, c’est le début de la crise pétrolière, confirmation en quelque sorte de la grande menace qui plane sur les ressources. La civilisation mourra-t-elle faute d’énergie? Dix ans plus tard, le comportement du pétrole n’inspire plus de craintes. Mais il faut se rendre à l’évidence: les combustibles fossiles – pétrole, charbon – ne dureront pas une éternité. Ils s’épuiseront probablement au XXIe siècle. Une solution de rechange s’impose, et assez vite. Sans doute, l’énergie nucléaire… mais ici on revient au problème de la pollution radioactive…
Si au moins la pluie et le beau temps étaient comme jadis. Le climat terrestre se dégrade-t-il? À qui la faute, à l’homme ou à la nature? Une psychose climatique est en train de s’ajouter aux autres dans le grand psychodrame de l’ère moderne. Surtout sous l’impact de la grave sécheresse qui affecte le Sahel depuis 1968 et menace une aire de plus en plus large: Éthiopie, Maroc, Brésil. Aridification, désertification… On assiste impuissants à l’avance irrésistible du Sahara. Juillet 1984: à Dakar se tient la première conférence ministérielle sur la désertification. Vingt-deux pays se regroupent sous le sigle PAD (“pays agressés par la désertification”). “Selon certaines statistiques – lit-on dans Le Monde du 31 juillet 1984 –, le désert avance de six à sept kilomètres par an et, en l’espace de dix ans, a rendu impropre à la culture environs quatre cent dix millions d’hectares de terre”. On a bien lu. Quatre millions de kilomètres carrés, c’est déjà plus du huitième du continent africain. La Terre – comme on le croyait déjà vers 1900 – approche-t-elle rapidement du stade suivant, “martien” ou “lunaire”?
Les choses n’en sont pas encore là, mais en attendant, victimes de la désertification, des millions d’êtres humains souffrent et meurent de faim. Derrière le spectre de la famine, il y a celui de la maladie, des épidémies, conséquences inévitables des pénuries alimentaires. Ainsi fonctionnait le cycle de la mort au Moyen-Âge, dans le monde préindustriel: crises climatiques, pénurie alimentaire, famine, épidémies, catastrophe démographique. Est-on en train de revenir à ce modèle? Les épidémies n’ont pas de frontière; un effondrement biologique du tiers monde serait ressenti par le monde occidental. Tout se tient…
Il existe aussi le terrorisme. Serait-il capable de provoquer ou de précipiter la ruine du monde occidental? Le risque est surtout de voir des terroristes ou des saboteurs fabriquer des explosifs nucléaires et s’en servir. Avec des conséquences incalculables.
Si l’on additionne tous les maux possibles, réels ou imaginaires, l’avenir semble vraiment très inquiétant. On a toutefois le droit d’espérer qu’il n’existe pas d’impasse, qu’il n’y a pas de problème humain sans solution. Prenons pour exemple la double terreur de la croissance démographique associée à la famine. Dans une étude sur “la peur de la pénurie alimentaire” (Les Terreurs de l’an 2000, 1976), Colin Clark arrive à la conclusion que la production alimentaire pourrait être accrue de cinquante fois au XXIe siècle, rendant ainsi possible de nourrir jusqu’à trente-six milliards d’hommes, selon les normes d’une ration occidentale. Les scénarios démographiques les plus alarmistes seraient donc sans fondement. À condition de commencer par s’attaquer aux maux du tiers monde et d’atténuer les déséquilibres de la planète. Les jeux de l’Apocalypse ne sont pas encore faits. Heureusement.
Tout se tient. Il faut trouver une solution globale et inventer une nouvelle synthèse. Cela exige de l’imagination et surtout la solidarité.
L’ANGOISSE TECHNOLOGIQUE
Regardant un peu plus loin dans l’avenir, la technologie humaine semble capable de bien d’autres prouesses. On glisse déjà de la science vers la science-fiction.
Prenons par exemple le problème de l’intelligence artificielle. Une civilisation de machines (intelligentes) serait-elle susceptible de remplacer l’homme, comme dans R.U.R., la pièce classique de Capek? Le film de Stanley Kubrick, 2001: l’Odyssée de l’espace (1968) nous a déjà proposé un combat dramatique et longtemps indécis entre l’homme et la machine. On nous assure que dans quelques dizaines d’années la complexité des computers sera équivalente à celle du cerveau humain. Voici une civilisation qui aura moins de problèmes que nous. La radioactivité ne lui fera aucun mal. Les petits n’auront pas la scarlatine, les grands ne feront jamais de dépressions nerveuses.
Dans le domaine de la génétique, on a déjà créé des hybrides des végétaux, on joue déjà avec les gènes et avec des microorganismes. Les “mutants”, monstres ou surhommes, appartiennent déjà à notre mythologie. À quand le nouveau Frankenstein? Mais il existe des périls plus grands que la confection d’un monstre de taille humain. Ainsi, l’apparition d’un nouveau virus que nous serions incapables de combattre. Virus, c’est précisément le titre d’un film japonais (1980) où l’on voit l’humanité anéantie à la suite d’une telle manipulation. Des rumeurs de ce genre – sans fondement – ont circulé aussi à propos du SIDA.
Il devient donc de plus en plus courant de penser que les pires prédictions de la science-fiction seraient en train de se réaliser. La technologie fait peur; l’homme se considère déjà comme son prisonnier, sa victime.
Selon un sondage réalisé par Indice Opinion pour Le Quotidien de Paris et publié en octobre 1980, 12% des Français ont très peur du développement des techniques modernes et des découvertes scientifiques récentes; 37% plutôt peur; 20% plutôt pas peur; 27% pas peur du tout. La peur du progrès gagne déjà avec un score de 49 à 47.
Peur de quoi, au juste? Parmi ceux qui ont manifesté leur inquiétude face à l’avenir, 54% avaient peur du nucléaire (après Tchernobyl, ce pourcentage doit être bien plus élevé), 91% de la pollution industrielle, 60% des manipulations génétiques et 24% de l’informatique (l’intelligence artificielle).
De plus en plus contesté depuis 1900, le progrès est en train de perdre la partie.
LE RETOUR DE L’ESPACE
L’opinion semble moins sensibilisée aujourd’hui qu’il y a cent ans aux périls de l’espace. Mais les savants, eux, s’en amusent follement. Comme si les maux terrestres étaient insuffisants, ils accumulent sans cesse depuis quelque temps de nouvelles menaces cosmiques de plus en plus subtiles et efficaces. Les astrophysiciens peuvent ainsi tenir tête aux stratèges de l’atome, de la famine et de la pollution.
Les ovnis, apparus brusquement en 1947, contribuèrent à réactualiser le péril cosmique. La fin de la Terre sera-t-elle l’œuvre des soucoupes volantes? Ce thème était étroitement lié à la peur d’une guerre atomique. Mais l’espace réservait bien d’autres fantaisies.
Un débat loufoque au plus haut degré eut lieu dans les années cinquante. Se trompant de métier, le psychanalyste Immanuel Velikovsky (1895-1979) fit appel à l’imaginaire astronomique pour expliquer dans un livre à sensation (World in Collision, 1950; traduction française: de la masse de Jupiter, frôla deux fois la Terre, provoquant les événements catastrophiques ou miraculeux racontés dans la Bible (les terribles plaies d’Egypte, la séparation des eaux de la mer Rouge, la manne tombée dans le désert, la chute des murailles de Jéricho) et finit, en pendant sa belle queue, par devenir une nouvelle planète: Vénus! Dans un livre ultérieur (Earth in Upheaval, 1955; traduction française, Les Grands Bouleversements terrestres), encouragé par ses premières prouesses, Velikovsky allait proposer une théorie catastrophique générale à toute l’histoire de la Terre et de l’humanité.
La plupart des savants tournèrent en ridicule les conclusions de Velikovsky, mais ses théories annonçaient déjà une certaine réhabilitation de la Comète et des agents cosmiques en général.
Non moins significative furent la reprise et l’amplification d’une hypothèse formulée au début du XIXe siècle par l’astronome allemand Heinrich Olbers (1758-1840), suivant laquelle l’essaim des astéroïdes serait dû à la désintégration d’une ancienne planète. Catastrophe provoquée par un choc cosmique, par la radioactivité naturelle ou – pourquoi pas – par une guerre thermonucléaire ou quelques chose lui ressemblant. La morale de cette dernière variante qui a séduit surtout les écrivains de science-fiction est facile à deviner. En 1946, juste en an après la bombe de Hiroshima, B. R. Bruss (pseudonyme de l’écrivain français Roger Blondel) publia un roman au titre évocateur: Et la planète sauta… Cette planète disparue (mais a-t-elle jamais existée?) est devenue un nouveau symbole de la précarité de notre globe. En outre, certains de ses descendants, les astéroïdes, semblent vouloir nous rendre visite de temps à l’autre.
On a fini par se résigner (avec délectation même) au fait que comètes, météorites ou astéroïdes devaient frapper la Terre de temps en temps. L’histoire de ce qui s’est passé en 1908 à Tunguska, où une portion de forêt sibérienne fut détruite on ne sait pas précisément par quel agent cosmique, devint un des récits classiques de ce genre. On reproduisit aussi à satiété le très photogénique Meteor Crater d’Arizona, prouvant l’impact d’un météorite qui a frappé la Terre. Richard Morris (The End of the World) nous assure que les plus grandes têtes cométaires auraient à peine la taille de l’Etat du Vermont: vingt-cinq mille kilomètres carrés. Voilà qui est bien apaisant. En 1968, un certain nombre de Californiens attendirent la chute sur Terre (mais pourquoi précisément en Californie?) de l’astéroïde Icare; ils furent cruellement déçus. Le désastre arriva dix ans plus tard. Ce fut Meteor (1979), film américain, gros budget, réussite médiocre. L’argent englouti par Meteor reste jusqu’à présent la seule perte connue imputable à un astéroïde.
Comme les têtes cométaires et les astéroïdes sont relativement petits par rapport à la Terre, on a beaucoup travaillé pour améliorer leur rendement. Dans les années quatre-vingt on inventa l’hiver de la comète, perturbation climatique périodique due à la poussière (faisant écran aux radiations solaires) soulevée par l’impact d’une comète (ou d’un astéroïde) tombant sur Terre. Nous avons déjà vu l’application de cette ingénieuse théorie à la guerre atomique. C’est ainsi que les dinosaures seraient morts, de froid, il y a déjà quelque temps. La prochaine fois sera-ce notre tour? Une théorie de dernière heure affirme que l’impact de l’astéroïde aurait libéré une quantité énorme de bioxyde de charbon et que – l’effet de serre agissant – ce serait la chaleur et non le froid qui aurait provoqué la tragédie. Un scénario plus complet associe la chaleur au froid: embrasement de la nature terrestre suivi par un rude hiver. Enfin, les dinosaures ont disparu, un point c’est tout.
Des études furent entreprises sur la possibilité de détruire à l’aide d’armes nucléaires tout corps cosmique qui deviendrait trop menaçant? Ce sera une bonne occasion pour la bombe atomique de se réhabiliter.
Il y a aussi des supernovae, étoiles très massives qui finissent leur vie par une formidable explosion. On a détecté des supernovae presque partout dans le vaste Univers. Mais il existe le péril – et même la probabilité à très long terme – qu’une supernova explose tout près de nous, c’est-à-dire, en termes cosmiques, à quelques dizaines d’années-lumière. Ce sera plus grave que n’importe quelle guerre nucléaire. Les radiations détruiront l’humanité et des espèces entières, peut-être la vie terrestre dans sa totalité. Hypothèse déjà avancée pour expliquer certains drames du passé géologique, notamment (encore!) la disparition des dinosaures.
Les dinosaures, on y revient, cela devient obsédant. L’humanité s’est découverte des âmes sœurs, accablées par les mêmes problèmes. Ce qui intrigue est ce qui les rend attachants, c’est leur brutale extinction. Connaîtrons-nous le même sort?
Mais, plus proche de nous, il y a le Soleil, dont la santé reste préoccupante. Son espérance de vie serait très longue, mais qui pourrait la garantir? Et qui pourrait, surtout, garantir son bon fonctionnement? Certains phénomènes observés inspirent déjà de l’inquiétude. Si le Soleil changeait brusquement, d’une manière ou d’une autre, adieu à la vie terrestre.
Depuis quelque temps, certains astronomes sèment à tout vent des trous noirs dans l’espace. Ces trous ne sont pas tout à fait des trous, mais, bien au contraire, d’immenses agglomérations de matières, concentrée dans des volumes très exigus. Les plus grandes étoiles finiraient par devenir des trous noirs. C’est très vorace, un trou noir: il dévore tout, en raison de son immense force de gravitation. Même la lumière est retenue; c’est pour cela, précisément, que le trou reste noir, ou, pour mieux dire, invisible. Rien n’indique la présence d’un cannibale aussi féroce à proximité du système solaire. Mais, pour les besoins de la cause, on est prêt à imaginer une variante: des mini-trous noirs, disséminés partout dans l’espace. Un mini-trou noir peut avoir, par exemple, la dimension d’un virus en même temps qu’une masse de quelques millions de tonnes. En rencontrer une petite escadrille nous ferait l’économie d’une guerre atomique. Ainsi, le périple de la Terre et de l’humanité dans l’Univers commence à ressembler à la promenade d’un inconscient dans un champ de mines.
On attend aussi d’autres événements, dont les causes, comiques ou géologiques, restent mal déterminées. On nous assure qu’un renversement du champ magnétique terrestre doit se produire prochainement, et alors on verra ce qu’on verra. On nous prédit surtout l’approche d’un nouvel âge glaciaire. Celui-ci serait très proche, pour demain peut-être, et il ne s’instaurera pas peu à peu, pour qu’on s’habitue à la chose, mais tout d’un coup, rapidement et brutalement. Les difficultés climatiques présentes n’en seraient que les signes prémonitoires. Pourrait-on s’opposer à ce drame produit par des forces cosmiques (car ce schéma est indépendant des fluctuations thermiques imputables à la pollution)? Une solution consisterait à essayer de réchauffer l’océan Arctique (une mince couche de poussière de charbon sur la calotte polaire ferait l’affaire), mais attention aux conséquences: il ne faut pas trop jouer avec le climat et l’écologie.
De nouveau la Terre tremble, elle tremble trop ou peut-être sommes-nous devenus trop nerveux. Déçus par l’affaire de l’Icare, les Californiens se consolèrent en rêvant d’un grand tremblement de terre (prédit pour 1968 ou 1969) qui devait effacer cet Etat de la carte des Etats-Unis, le noyer sous les eaux de l’océan. Même les Japonais imaginèrent une chose pire que Hiroshima: la submersion complète de leur archipel (au cinéma uniquement: La Submersion de Japon, 1973). La “psychose sismique” accompagne parfois le malaise social en maintes régions du globe. Mais l’inquiétude gagne parfois les savants. Haroun Tazieff (né en 1924), le grand patron des volcans, mettait les Français en garde devant cette menace qu’ils ont généralement tendance à oublier, misant trop sur la stabilité sismique (relative) de leur pays (voir son article “Catastrophes naturelles”, dans L’Etat du monde 1981, éditions François Maspero). Que se passerait-ils en vérité si un tremblement de terre provoquait la destruction d’une centrale nucléaire?
Ce qui est extraordinaire c’est que l’on continue toujours à vivre, en dépit de cette panoplie de périls suspendue au-dessus de nos têtes.
Et si ces périls étaient moins réels qu’imaginés par des savants qui cèdent à la propension contemporaine à la catastrophe?
VENTS D’EST, VENTS D’OUEST
Au moment où nous écrivons ces lignes, deux périls tiennent la vedette, beaucoup plus proches que les trous noirs ou le nouvel âge glaciaire. Partis de l’est et de l’ouest, ils sont en train d’envahir la planète.
De l’est, c’est affaire de Tchernobyl (avril 1986) qui vient de mettre en cause la sécurité des centrales nucléaires et de montrer la réalité d’une irradiation même sans guerre atomique (au moment même où la guerre atomique semble moins menaçante, suite aux accords américano-soviétique). L’incident est clos, sans désastre de grande proportions (bien que les conséquences restent encore à estimer). Mais l’inquiétude subsistera.
De l’ouest, des Etats-Unis, c’est le spectre d’une nouvelle maladie qui surgit: le SIDA. Elle a fait brutalement irruption au début des années quatre-vingt et ne se laisse pas encore contrôler, traiter ou endiguer. Il y a un début de panique et le mythe est déjà en place. Jusqu’où ira cette nouvelle peste? A New York – la ville la plus touchée des Etats-Unis et du monde – on est déjà presque en train d’expérimenter un scénario de fin du monde. Alarme vers la mi-1987: un New-Yorkais sur seize est porteur du terrible virus. Déjà onze mille malades et quarante et un mille en perspective pour 1991. La plus grande métropole de la société technologique est menacée: avertissement? symbole?
L’épidémie avance par doublement annuel. Le cap des cinquante mille cas enregistrés a été passé au cours de 1987, celui des cent mille en 1988. On estime qu’il y en a probablement deux fois plus et on avance déjà le chiffre d’un million pour 1990. Calcul macabre facile à faire: quinze ans de progression géométrique au même rythme auraient raison de toute la population du globe.
LE COMPLEXE DE NERON
L’Apocalypse “scientifique” est fidèlement appuyée, avec excès même, par la fiction littéraire et cinématographique. Inventé au XIXe siècle, déjà épanoui au début du nôtre, le récit de la fin du monde est extrêmement florissant depuis quelques dizaines d’années. Il s’est mis à la page: physique nucléaire, manipulations biologiques, écologie, démographie… Au début du siècle, les fins du monde imputables à l’homme étaient encore rares; la nature se chargeait de cette ténébreuse affaire. Mais les temps ont bien changé et la science-fiction avec eux. La plupart des cataclysmes que l’on projette aujourd’hui dans les livres comme sur les écrans sont manigancés par la science humaine incontrôlée, par l’homme et par ses œuvres.
Mais, en vérité, les auteurs font flèche de tout bois. Sans scrupules, ils sont prêts à détruire le monde par n’importe quel moyen. Même en l’absence de guerre atomique, on peut toujours bricoler quelque chose. Cette Terre peut mourir de mille façons: un coup de pouce suffira.
1949: les Américains attendaient – au pire – une guerre atomique. Mais le véritable ennemi n’était pas là. Un jeune naturaliste, revenant d’un long séjour en montagne, peut constater que la fin du monde avait déjà eu lieu. Une épidémie d’origine inconnue avait décimé la population et entraîné la chute de la civilisation technologique. Au milieu d’une nature envahissante qui reprenait ses droits, les survivants furent obligés d’inventer une sociabilité nouvelle et de reprendre péniblement, à partir de l’âge de la pierre, le long chemin de l’histoire. Bien après les pestes et bien avant le SIDA, George R. Stewart (né en 1895) avait proposé aux Américains, sous le titre Earth Abides (traduction française, Le Pont sur l’abîme, puis La Terre demeure), cette manière particulière d’échapper à la guerre atomique.
Mais il existe aussi des solutions inédites. Le vent soufflant en tempête et sans répit serait-il capable de provoquer une fin du monde? Ne répondez pas hâtivement par la négative, car une telle fin à déjà eu lieu. James Graham Ballard (né en 1930), écrivain anglais très spécialisé en catastrophes, a raconté toute cette étrange affaire dans son livre The Wind from Nowhere (1962; traduction française, Le Vent de nulle part). Il ne s’est pas arrêté là, et a expliqué encore comment l’humanité va succomber sous la végétation et les inondations (The Drowned World, 1965; traduction française, Sécheresse), ou d’un étrange phénomène de cristallisation qui pétrifiera toute la vie animale et végétale (The Crystal World, 1966; traduction française, La Forêt de cristal).
Pourquoi pas le vampirisme? Les hommes deviendront vampires. Pour plus de détails, lire Richard Matheson (né en 1926): I am Legend (1954; traduction française, Je suis une légende).
On peut organiser chez soi de jolies fins du monde à l’aide d’un simple manuel de zoologie. Wells, avec ses fourmis, avait montré la voie, suivi pas Capek avec les salamandres et Spitz avec les mouches. L’animal choisi par Clifford J. Simak (né en 1904) pour succéder à l’homme est sans doute le plus sympathique entre tous puisqu’il s’agit du chien (City, 1952; traduction française, Demain les chiens).
Pour Pierre Boulle (né en 1912), ce sont les singes qui nous succèderont, n’en déplaise à Darwin (La Planète des singes, 1963). C’est tout de même mieux que les rats, autre solution pourtant envisagée.
La France peut s’enorgueillir de deux démolisseurs d’envergue: Jean-Pierre Andrevon (né en 1937), qui associe tous les maux contemporains (pollution, surpopulation, famine, guerre atomique) pour mieux achever l’humanité et rétablir la nature sauvage dans ses droits (Cela se produira bientôt, 1971; Le Désert du monde, 1977; Paysages de mort, 1978), et Pierre Pelot (né en 1945), inventeur d’une Méditerranée pourrie et d’une espèce de “Supérieurs”, mutants humains qui traquent les pauvres arriérés comme nous (Les Hommes sans futur, série commencée en 1981).
Sur l’écran, la fin du monde ou au moins les grosses catastrophes sont très prisées. Comme la réalisation d’un film est plus coûteuse que celle d’un livre, ce sont surtout les Américains et les Japonais qui s’en chargent. La guerre atomique tient la vedette: pas moins de deux cent douze films recensés jusqu’à la mi-1985 par Hélène Puiseux (L’Apocalypse nucléaire et son cinéma, 1987). Périodes privilégiées: 1950-1965 et, de nouveau, après 1979. Le thème est souvent combiné avec des invasions extraterrestres, des mutants ou des monstres (comme le fameux Godzilla inventé par les Japonais en 1954) ou sert de point de départ à une nouvelle morale (le couple à trois – les seuls survivants! – dans Le Monde, la Chair et le Diable, film américain de 1959). Dans les années quatre-vingt la télévision a même proposé des guerres nucléaires en direct (The Day After, aux Etats-Unis en 1983; L’Holocauste nucléaire, mis au point par les Japonais en 1985). Météorites, épidémies, tremblements de terre, agressions cosmiques, et même l’Antéchrist, remis à l’heure atomique, complètent l’éventail des catastrophes.
On le voit, la fin du monde, comme sujet littéraire et cinématographique, se porte bien. Répondant plus ou moins aux théories scientifiques et aux politiques d’aujourd’hui, elle entend garder son indépendance relative et sa capacité redoutable d’organiser l’offensive arbitrairement et tous azimuts.
Pourquoi un tel acharnement? Cela sert à quoi, au juste? Psychologues et psychanalystes auraient beaucoup à dire sur ce sujet. Le goût inné de l’homme pour la violence et la destruction trouverait dans ce genre de littérature un moyen de se manifester et de se canaliser. La soif de puissance peut s’assouvir par l’anéantissement des autres, par l’illusion d’être (le temps d’une lecture) l’unique survivant et le maître absolu de la planète, tel le héros de M. P. Shiel errant en souverain dans un monde vidé de ses habitants. Tel Néron triomphateur sur les ruines fumantes de Rome. Le complexe de Néron…
Mais il y aussi de la part de l’écrivain un message plus explicite. Très souvent, les fins du monde proposent une dialectique qui oppose l’homme d’aujourd’hui à l’Autre. L’Autre: l’homme revenu au primitivisme. L’Autre: l’homme déshumanisé. L’Autre: le chien, le rat, la salamandre, il n’importe. L’Autre représente la fin de notre monde, de notre civilisation.
La littérature et le cinéma jouent sur la fragilité – réelle ou présumée – de la société industrielle. Ils ne sont que le reflet d’un manque de confiance, d’une sorte de démission.
LE MYSTERE DES MONDES PERDUS
La fin du monde qui sera trouve son pendant, en quelque sorte sa confirmation, dans les fins du monde qui ont été.
Il y a déjà 100.000 ans, des surdoués sachant tout ce que nous savons et encore davantage épataient les Néandertaliens perplexes qui rôdaient aux alentours ne comprenant pas grand-chose à l’affaire. Pour les initiés, les indices sont nombreux et éclatants qui parlent de très vieilles civilisations englouties (Atlantide, continent de Mu et même d’autres situées plus loin sur l’échelle du temps).
Comment expliquer certaines connaissances scientifiques et technologiques des Anciens qui nous émerveillent encore aujourd’hui, sinon par un naufrage antérieur qui a laissé subsister quelque chose, très peu de chose, d’un précieux trésor accumulé au long des millénaires? La civilisation actuelle ressemble à un vieux palimpseste: enlevez la couche superficielle et un autre texte tout différent surgit.
Certains encore peuvent avoir de brusques révélations, comme le chercheur américain Charles Hapgood en examinant les cartes du XVIe siècle. Celle-ci, en effet, se décidèrent à lui dire tout ce qu’elle savaient (voir Charles Hapgood, Maps of the Ancient Sea Kings, 1966; traduction française, Les Cartes des anciens rois de la mer, et aussi Rémy Chauvin, Certaines choses que je ne m’explique pas, 1976). Il y eut tout d’abord celle confectionnée vers 1513 par le navigateur turc Piri Reis, représentant principalement les bords de l’Atlantique. Aucun Turc, aucun Européen, n’aurait pu connaître tous les détails qui y sont inscrits quelques années à peine après la découverte de l’Amérique (les erreurs, assez nombreuses, n’entrent pas en ligne de compte). Conclusion évidence: ce sont les Autres, ceux “d’avant nous”, qui nous ont transmis ces précieux témoignages.
Plus curieux encore, sur une carte d’Oronteus Finaeus – Oronce Finé – (1531), on peut voir un contour ressemblant à l’Antarctique – qu’aucun œil européen n’avait encore contemplé. En plus grand, il est vrai, étalé sur une bonne partie de l’hémisphère Sud. On dirait une représentation imaginaire du fabuleux continent austral, mais on nous assure qu’il s’agit de l’Antarctique “en personne”, très agrandi à la suite de quelque “erreur”. Le fait que de nombreux fleuves y sont aussi marqués ne doit pas nous troubler outre mesure. Après tout, il s’agit d’un très vieux souvenir, la Terre a bien changé entre-temps. C’est “l’Antarctique d’avant les glaces”, le centre peut-être d’une civilisation florissante. Archéologues, au travail! Il y a seulement une calotte de deux kilomètres à perforer.
Que s’est-il passé avec cette ancienne ou ces anciennes civilisations successives? Eh bien n’importe quoi, depuis l’abus de technologie (guerre atomique ou catastrophe similaire) jusqu’à l’invasion des extraterrestres (ou, inversement, le départ des extraterrestres, s’ils étaient eux-mêmes les “grands initiateurs”), ou encore la visite malveillante d’une comète: toute la panoplie que nous connaissons et même mille choses différentes qui ne nous sont pas encore venues à l’esprit (mais qui nous viendront sans doute).
René Barjavel en offre un scénario ni plus ni moins crédible que les autres dans son roman La Nuit des temps (1968). Il y a neuf cent mille ans, la guerre minait une civilisation technologique divisée en deux blocs hostiles, tout comme aujourd’hui. Guerre nucléaire, un petit nombre de survivants. Nous sommes leurs lointains descendants. Commettrons-nous la même erreur?
Un problème tracassant subsiste. Où sont les traces, véritables, concrètes et incontestables, de ces puissantes civilisations? Les dinosaures en ont laissé, et presque tous les êtres qui ont peuplé cette Terre. Peu industrieux, l’homme de Neandertal nous a légué tout de même une jolie collection de pierres, sans parler de son propre squelette.
Tout serait recouvert par les glaces, par les eaux, évanoui dans l’espace? Ces hommes auraient-ils édifié une civilisation de nature différente, une formule psychique, spiritualisée, comme le propose Ludvik SouÄek, spécialiste tchèque en la matière? Oui, voilà une explication: des gens ayant, par exemple, le don de la télépathie ou de la lévitation, auraient été très médiocrement intéressés par la fabrication d’objets tels que téléphones, radios ou avions.
Historiens et préhistoriens se moquent bien de ces “énigmes”. Peu imaginatifs, ils trouvent des explications moins merveilleuses et prétendent découvrir d’abord un computer enfoui à dix mètres sous terre avant de pouvoir l’attribuer aux Atlantes, à l’homme de Neandertal ou à quelque contemporain de celui-ci. Les spécialistes des civilisations connues n’acceptent même pas de dialoguer avec les spécialistes – de plus en plus nombreux et inventifs – des civilisations inconnues. Ces derniers leur rendant la pareille, les traitant de timorés et de conformistes, et qualifiant la préhistoire classique de “mauvais roman, trafiqué et stupide, incroyable parce qu’il est mensonger” (voir Robert Charroux, Les livres des mondes oubliés, 1971).
La “nouvelle archéologie” se sent extrêmement encouragée par son succès auprès du public. Un sondage effectué en 1986 dans un collège américain indique que l’existence de l’homme à l’époque des dinosaures est décidée au score du quarante et un à trente-cinq; l’Atlantide gagne par trente-trois à seize. Plus d’un Français sur cinq aux visites préhistoriques d’extraterrestres.
Une révolution dans la préhistoire ou plutôt une contre-révolution, puisque les tenants des mondes disparus ne font que reprendre et habiller au goût du jour de très anciennes théories cycliques. Submergée autrefois par la colère des dieux, l’Atlantide fait peau neuve, prête à se sacrifier encore une fois sur l’autel des mythes du XXe siècle.
LE SYNDROME DE NOSTRADAMUS
C’est la crise de la société moderne qui est en cause. Crise d’ordre moins matériel que, très profondément, moral. Répondant à une angoisse qui trouve ses racines à l’intérieur de lui-même, le monde européen, le monde occidental, invente mille formules d’Apocalypse, souvent contradictoires.
On est en train de traverser la ligne de rupture la plus profonde de l’histoire de l’humanité, plus profonde encore que celles qui ont séparé l’Antiquité du Moyen-Âge, puis le Moyen-Âge de l’époque moderne avec toujours le même sentiment de la fin. Le choc du futur se ressent: l’an 2000, par la symbolique des chiffres, le mythe de l’an 1000 aidant, ne fait que rendre l’échéance apparemment plus proche, plus tangible et plus mystérieuse à la fois.
La désorientation des esprits et une sorte d’abandon se reflètent (comme maintes fois dans l’histoire en périodes de crise) dans une montée de l’irrationalisme. Selon un sondage effectué en 1981, 36% de la population française croient en l’astrologie (et 25% aux horoscopes). Le haut de la pyramide sociale est plus touché que la base: chez les cadres moyens, l’astrologie réunir 49% des suffrages, 45% chez les cadres supérieurs. Les grandes villes sont plus touchées que les petites.
L’inquiétude causée en 1982 par l’affaire de l’”alignement des planètes” s’inscrit beaucoup mieux dans une logique astrologique qu’astronomique. Bérose aurait sans doute souscrit aux hypothèses apocalyptiques suscitées par cet événement (qui d’ailleurs n’en était pas un, parce que les planètes furent loin de se tenir en file indienne). Les Californiens – qui en avaient déjà l’habitude – attendirent cette fois le grand séisme qui devait détruite la ville de Los Angeles.
Mais le grand show de l’astrologie contemporaine est offert par la résurrection de Nostradamus. L’insigne astrologue vit de nos jours sa deuxième vie et assurément la plus glorieuse. Un petit (ou même grand) travail d’exégèse a été sans doute nécessaire, car le brave contemporain de Catherine de Médicis dit, dans ces Centuries astrologique (1555), des choses qui pour être essentielles au déchiffrement de notre avenir ne sont pas exemptes de quelque obscurité.
Grâce à Jean-Charles de Fontbrune, tout est maintenant réglé. La clé est trouvée, le secret n’existe plus. Son Nostradamus, historien et prophète, livre épais et de grande érudition astrologique, fut publié en 1980, et bénéficia d’un succès bien mérité en France et ailleurs. Grâce au duo Nostradamus-Fontbrune on sait aujourd’hui en détail ce qui adviendra (rien de bien) jusqu’à l’an 2000; tout cela, avouons-le, nous dispense au moins d’acheter chaque jour le journal ou de regarder les informations télévisées. Nous savons surtout qu’après mille tribulations que le manque de place ne nous permet pas de résumer, la civilisation occidentale s’écroulera en 1999. C’est au fond l’essentiel.
Saint Jean non plus n’est pas oublié. Son livre trouble et troublant, vieux déjà de dix-neuf siècles, continue à séduire et à inspirer des prophéties. On écrit encore sur ce thème. Aujourd’hui l’Apocalypse se met à l’heure atomique. Une rumeur rapportée dans Le Monde du 16 mai 1986 fait un rapprochement prophétique entre Tchernobyl (qui signifierait “absinthe” en ukrainien) et l’étoile Absinthe de l’Apocalypse dont la chute devait rendre les eaux imbuvables et provoquer la mort de beaucoup d’hommes.
Il existe aussi une ancienne Prophétie des Papes remise au goût du jour: Jean-Paul II serait le dernier ou l’avant-dernier souverain pontife, précédant de peu le Jugement dernier.
On hésite toujours quant à la datation précise de la fin des temps; parmi les propositions: l’an 2000 ou, un peu plus tard, l’année 2137. Astrologues, exégètes de l’Apocalypse, prophètes, se trouvent ainsi très proches du professeur Meadows et du Rapport du Club de Rome.
Pas même les extraterrestres ne manquent au rendez-vous. Des comités d’accueil sont déjà formés et des zones d’atterrissage préparées, car Ils viendront sans doute pour nous sauver au jour même de la fin du monde. Voilà la religion mise au goût du jour et adaptée aux technologies nouvelles. Un conseil: étudiez la liste – bien fournie – des “groupes soucoupistes” (détaillée dans le livre de Jean-Bruno Renard, Les Extraterrestres, 1998), choisissez celui qui vous paraît offrir les plus sérieuses garanties en cas de fin du monde et louez éventuellement une maison près d’un terrain d’atterrissage.
LES “CARGO CULTS” ET LA FIN DELA SUPREMATIE BLANCHE
Pessimiste en Occident, la fin du monde retrouva dans le tiers monde ses accents millénaristes optimistes. Des éléments chrétiens furent mélangés à des mythes et des rituels autochtones, dans la perspective d’une libération, antiblanche, antioccidentale. Le retour à l’âge d’or, à un état primordial très idéalisé, d’avant la colonisation, passait évidemment par une fin du monde, par la fin du monde dominé par les Blancs.
Les cargo cults mélanésiens sont l’expression la plus frappante de ce nouveau visage d’un mythe ancien. Le cargo, parfois l’avion, ces produits assez prosaïques de la civilisation technologique, furent sublimés par les Mélanésiens en messagers de la fin du monde. Sur un quai (ou sur un terrain d’atterrissage), les biens transportés par le cargo (ou l’avion) seront remis non plus aux Blancs, mais aux autochtones, qui auront repris à ceux-ci les secrets de la prospérité et de l’abondance. Une suite de cataclysmes amènera la disparition des Blancs, le monde étant renouvelé pour le plus grand bien des adhérents de ce culte qui vivront dans un paradis retrouvé.
Dans les Nouvelles-Hébrides, une variante de ce culte, détectée dans les années 1945-1951, répudiait tout objet d’origine européenne, vêtements compris, prônant la destruction totale des objets fabriqués, le nudisme et la liberté sexuelle au grand jour.
L’Afrique noire est une autre zone, privilégié de ce messianisme anticolonial, avec ses “dieux noirs” ou “Christs noirs”. Le prophète congolais Simon Kimbangu (1889-1951) fonda le kimbanguisme, doctrine annonçant le retour de Jésus-Christ et un âge d’or pour les Noirs. Même situation en Amérique du Sud, surtout au Brésil, où la tradition millénariste reste vivante parmi les Indiens et les paysans déshérités. Jusqu’aux Etats-Unis qui ont connu à leur tour des Messies indiens au XIXe siècle, et, plus récemment, des Messies noirs.
Comme toujours, les messianismes sont porteurs d’idéologies politiques qui contestent les valeurs “blanches”, occidentales, bourgeoises. Venant du côté opposé, elles rencontrent en fait les inquiétudes propres à l’Ouest et les renforcent. Nostradamus et les cargo cults travaillent pour la même cause.
IL SUFFIT D’ATTENDRE LE XXIE SIECLE
On peut tenir aujourd’hui des discours très différents sur l’avenir et sur la fin du monde.
Un discours très (trop) optimiste: nous avons devant nous quelques milliards d’années de vie terrestre et encore davantage de vie galactique. Il ne tiendra qu’à nous de mettre ce quasi-infini à profit pour un progrès sans limites.
Un discours très pessimiste: demain l’humanité vivra son dernier jour.
Entre les deux, il y a sans doute place pour nombre de combinaisons. La moins mauvaise parmi les solutions mauvaises serait la chute de la civilisation occidentale (on parle depuis si longtemps que l’on devrait régler cette affaire une fois pour toutes). Plus tragique, sans doute, serait un effondrement général de la civilisation, un retour à la barbarie. Pis encore, la disparition de l’humanité, éventuellement suivie, après une longue pause, d’un nouveau commencement. (En 1979, Isaac Asimov proposait dans ces Civilisations extraterrestres des humanités et des civilisations successives, chacune durant un million d’années puis s’autodétruisant, et séparées entre elles par de longs intervalles “vides” d’un milliard d’années).
Que la science est belle et quelle chance nous avons d’avancer tout droit guidés par sa merveilleuse clairvoyance! Les secrets de l’Univers s’effacent l’un après l’autre devant sa marche irrésistible.
Vous avez vu – c’est la science qui dit – comment les dinosaures ont disparu brusquement ou pas tout à fait brusquement, à cause du froid, ou – pourquoi pas? – d’un excès de chaleur. Il est non moins scientifiquement démontré que l’humanité disparaîtra de la même manière ou tout autrement, dans peu de temps ou dans un très lointain avenir. On sait aussi qu’en attendant la fin du trajet l’homme fera de son mieux pour mettre en place la meilleure ou la pire des sociétés possibles (ou quelques chose entre les deux). Nous savons déjà beaucoup de choses sur l’avenir, et nous en saurons certainement de plus en plus.
Oui, c’est bien, la science… mais parfois les anciennes méthodes ne sont pas à dédaigner. Souvent, la mythologie vaut bien la science et l’on peut se demander où finit l’une et où commence l’autre. Il ne nous reste ainsi qu’à espérer que la fin du monde fonctionnera toujours selon les règles observées jusqu’ici; une fois encore, il s’agit en fait d’une simple crise de civilisation, d’une période de restructurations et d’adaptation à des conditions nouvelles.
Et, dans ce cas, faisons confiance à l’avenir. Attendons le monde nouveau du XXIe siècle. …A condition de bien passer le redoutable cap de l’an 2000. “Il n’y a pas de grande peur de l’an 2000. Seuls, 30% des Français (36% de femmes et 37% des agriculteurs) déclarent craindre cette date, contre 67% qui ne s’en inquiètent pas”, assure un sondage SOFRES de 1986. Mais est-ce si peu? Aucun sondage ne nous est parvenu de l’an mil; tant mieux, car il n’est pas sûr que la balance de la sagesse et de la raison aurait penché de notre côté.
CONCLUSION
DES FINS DU MONDE A USAGE HUMAIN
Et si la fin du monde n’existait pas? Question insolite au terme d’un ouvrage consacré précisément à ce thème.
Mais, dans notre itinéraire au long des siècles, nous avons assisté à des projets sans nombre qui étaient en fait des fausses fins du monde ou des presque-fins-du-monde, et très rarement – comme des exceptions – à des fins du monde dans leur sens littéral et absolu. Un leurre, un piège?
Dans le pays de l’imaginaire, les fins du monde sont marquées par l’ambiguïté. Le concept est contradictoire. Il y a en même temps attraction et rejet, peur et espérance, mort et retour à la vie. L’homme ne croit pas au néant, il refuse de l’accepter.
Qui parle du néant? Peut-être, il y a un ou deux siècles, quelques savants obsédés par les accidents cosmiques, et sans doute, aujourd’hui, certains qui pensent à une apocalypse nucléaire sans lendemain. Mais en règle générale (et même dans le cas de la peur atomique), la fin du monde est autre chose que la fin du monde: elle s’inscrit dans le moule primordial de mort et de renouvellement, de mort et de recommencement. L’humanité refuse de périr. La fin du monde ne fait que donner forme en même temps à son angoisse (que tout se dégrade) et à son espérance (que tout sera mieux).
Plus prosaïque, la fin du monde signifie le changement radical, la restructuration globale. Ce n’est pas un hasard si on la rencontre sous ses formes extrêmes dans les sociétés en proie à des crises de croissance ou en train de changer fondamentalement leurs systèmes de rapports et de valeurs.
Ce fut le cas de la fin du monde antique et de la genèse du monde médiéval. Ce fut le cas de la fin du monde médiéval et de la naissance du monde moderne. C’est le cas de notre époque, de la crise de 1900 jusqu’à celle de la veille de l’an 2000. Nous sommes en train de changer de cap, d’inventer une nouvelle synthèse: c’est cela, notre fin du monde.
Il y a un mécanisme qui, mutatis mutandis, fonctionne suivant certaines règles. La dissolution des structures considérées comme stables et irremplaçables laisse surgir la menace du vide. Les amarres sont rompues: l’homme erre victime de sa propre liberté, et rien n’est plus angoissant que la liberté pure, avec ses mille choix et sans aucun point d’appui. Chaque restructuration majeure rejette vers la périphérie des légions d’êtres humains brusquement marginalisés, coupés de leur milieu habituel. Les marginaux, les minorités opprimées, font volontiers appel aux cavaliers de l’Apocalypse: ils ont tout à gagner, plus rien à perdre. Des agressions externes (Mésopotamie ancienne, Empire romain) contribuent parfois à rendre plus aigu le sentiment de la fin. Mais, le plus souvent, le rapport se manifeste de manière inverse: c’est l’angoisse partie de soi-même qui se traduit en peur de l’Autre (péril de la Comète, péril martien, péril jaune, péril rouge…). Quand on exacerbe des périls lointains, il est sûr que la Cité est assiégée de l’intérieur.
Mais la peur est étroitement associée à l’espérance. Ce qui est pourri doit mourir pour laisser place à ce qui mérite de vivre. Pour les Anciens, l’éternel retour signifiait le renouvellement du monde. Pour les chrétiens, le Jugement dernier ouvre la porte d’un monde parfait – réalisable sur la Terre, selon les millénaristes. C’est cette idée, débarrassée de ses attaches mystiques, qui a animé les mouvements révolutionnaires de l’époque moderne, les utopistes, tous ceux qui rêvent d’un avenir radieux, d’une société parfaite, ou au moins, plus modestement, d’une société meilleure.
Dans cette perspective, la fin du monde participe activement de la dynamique de l’histoire. Elle reflète en même temps une attitude de rejet et une attitude constructive, elle est à la fois symptôme de crise et de vitalité. Elle suppose, en tout cas, une mentalité qui refuse l’immobilisme, des sociétés où il y a mouvement, confrontation, des sociétés vivantes. Le progrès s’est réalisé pour l’essentiel dans ces communautés tourmentées par la dialectique de la peur et de l’espérance.
Nous voilà bien loin de la fin du monde, de la véritable fin du monde. Ses secrets restent d’ailleurs ensevelis dans les profondeurs de l’Univers. Ce qui apparaît c’est la manière dont l’homme s’est emparé de cette idée à son profit. Il en a usé et abusé, il lui a donné une multitude de visages, il l’a obligée à parler de ses angoisses, de ses rêves et de ses projets. En inventant des fins du monde à usage humain, l’homme a assumé la responsabilité de son histoire.
La fin du monde: une histoire sans fin.