L’Arioste En France. Des Origines A La Fin Du XVIIIe Siècle
by Alexandru Ciorănescu

CHAPITRE VIII

LE ROMAN A LA FIN DU XVIe ET AU COMMENCEMENT DU XVIIe SIÈCLE

 

I

Jusqu’à L’Astrée d’Honoré d’Urfé, le roman français ne vante aucun chef-d’œuvre; la production romanesque après Rabelais est des plus médiocres, et aucun nom n’illustre la prose épique, en dehors de celui d’Herberay des Essarts. Mais si le genre ne brille pas sur la qualité, il s’impose déjà par la quantité. Le roman connut, à la fin du XVIe siècle et au commencement du XVIIe, une abondance qu’on ne peut comparer qu’à celle qu’il eut à l’époque moderne. Cela s’explique, nous l’avons déjà dit, par le goût du public pour le romanesque; c’est-à-dire pour l’aventureux et le sentimental à la fois. Alimenté d’abord par les littératures étrangères, ce goût amène par la suite une production nationale qui, dans sa médiocrité même, laisse mieux deviner ce qui intéresse le lecteur français, et les qualités qu’il y cherche.

Une histoire du genre serait inutile aux fins que nous nous proposons. Sans aller aussi loin que Huet et qu’Espiard de La Cour, qui pensaient que le goût des romans vint aux Français de l’Orient, et peut-être des Tartares[1], on pourrait constater déjà, dans le Moyen Age français, ce mélange d’aventure et de sentiment qui est la caractéristique du roman romanesque. A mesure qu’on approche du commencement du XVIIe siècle, le goût des aventures le cède à celui de l’expérience sentimentale et de l’analyse psychologique. A cette époque, le roman chevaleresque continue à vivre, dans le roman sentimental ou à côté de lui; plus tard, il aura une influence, qui nous semble incontestable, sur les grands romans héroïques du XVIIe siècle[2]. Mais, pour le moment, la mode est aux analyses, aux détails psychologiques, aux conversations galantes, aux tendres “poulets”, et à tout l’arsenal du roman sentimental.

Plusieurs circonstances déterminèrent cette nouvelle orientation du genre. Les conditions intérieures furent celles qui décidèrent; il faut compter parmi celles-ci le goût de l’analyse, le progrès de la vie mondaine et de la société, à laquelle on doit le penchant si prononcé pour les conversations galantes et pour les lettres d’amour, et le prestige nouveau des femmes qui, après la période troublée des guerres civiles, recommençaient à trôner dans les salons. A côté des facteurs français, il ne faut pas négliger non plus la littérature italienne et espagnole, le roman grec et, plus tard, le roman et la poésie pastorale[3].

Au milieu de ces facteurs divers, la place de l’Arioste n’est pas très importante. On retrouve son souvenir dans un certain nombre de productions romanesques du XVIe et du XVIIe siècle: son imagination fournit à ces écrivains qui n’en ont pas le sujet de quelques compositions romanesques, mais son influence ne joue presque pas dans ces emprunts. Son esprit n’y est pas assimilé, et ses imitateurs ne lui doivent rien, en dehors de la matière épique; en devenant français, l’Arioste n’imposait plus sa manière de penser, mais adaptait sa matière aux exigences du genre.

Il est intéressant de constater que son Furieux est considéré comme un roman, par certains écrivains qui se laissent peut-être influencer en cela par les Italiens[4]. Pour un auteur de vers liminaires, Logeas rappelle à la vie les inimitables escrits

Et de l’Arioste et du Tasse[5];

Pierre de Deimier est un romancier dont la gloire nouvelle oblige

Qu’on voile de l’antiquité

Cet Amadis tant rechanté,

L’Arioste et le Tasse encore[6],

et Tristan l’Hermite n’oublie pas de rappeler, dans son roman, l’exemple de “l’excellent Arioste”[7].

Celui-ci est parfois aussi leur source d’inspiration. Les ouvrages à la mode, qu’ils soient des petits poèmes ou des romans sentimentaux, s’intitulent, comme le fait remarquer un poète,

Les amours de Cloris, de Laure et Doralice,

De Melisse, Isabelle, Alphandre et Cleonice,

Les doux embrassements d’Angelique et Medor[8].

 

            Alors même qu’on ne lui doit rien, on cite parfois son nom, pour mettre en contraste ses défauts avec les qualités et les mérites du roman en question, et dont l’éditeur vante parfois la chasteté, qui ne tient “rien de l’impiété magicque d’Armide et des incestueuses amours d’Isabelle, ny du poison de mil autres macquerellages Italiens et Espagnols”[9].

 

II

            L’influence de l’Arioste fut insignifiante sur les nouvelles françaises du XVIe siècle, qui s’alimentèrent presque exclusivement des nouvelles italiennes. Les épisodes du Roland Furieux leur ont rarement fourni quelque sujet. On en trouvera un exemple dans les Facetieuses journées de Gabriel Chappuys, dans une nouvelle sur les amours de la princesse d’Utopie et du prince Dom Ferrand de Castille, qui n’est pas sans analogie avec l’aventure de Genèvre et d’Ariodant[10]; mais cela s’explique sans doute par une source italienne autre que l’Arioste, et que nous ne connaissons pas[11], ou, plus probablement, par l’imitation directe du roman de Juan de Flores, qui a servi de modèle à l’Arioste.

            Nous signalerons, dans les Matinées de Cholières, une allusion à l’épisode de Joconde, et à cette reine qui, “quoy qu’elle eut pour mary un seigneur le mieux formé et proportionné qu’on eut sceu choisir des deux yeux, grand et membreux et de fort attrayante grâce, fut toutesfois surprise par la fente de l’huis comme elle faisoit cueillir sur son impudique tertre les fleurs par un nain de demy coudée, le plus laid quinaut que la terre porta”[12].

            Une traduction de cette aventure bien connue est publiée dans la Mariane du Filomene, roman anonyme de la fin du XVIe siècle. Ce roman a un autre sujet, que le titre dit assez bien[13], mais au milieu des aventures qui le composent, cette histoire est placée avec d’autres nouvelles, qui se ressemblent par leur conclusion, et qui montrent toutes combien les femmes sont inconstantes et peu dignes de confiance. Considérant ce but, le choix de cet épisode était indiqué, et le personnage qui le raconte le dit lui-même: “Entre un milliace d’histoires qui se présentent à ma mémoire, je n’en pense de plus à propos, et qui touche plus au vif la légèreté et la perfidie de ce sexe, qu’une qu’il me souvient avoir autrefois leue en l’Arioste, laquelle bien qu’aucunement chatouilleuse aux oreilles des dames, j’ay neantmoins choisie tout exprez, sçachant que comme les remèdes qu’on applique aux plaies, de tant plus qu’ils sont salutaires, d’autant plus sont-ils douloureux et cuisans”[14]. La traduction est très servile, ce qui nous dispense d’une analyse plus approfondie; l’auteur déclare qu’il a suivi son modèle d’aussi près qu’il l’a pu, en gardant les “termes qui luy sont propres et naturels”[15].

            Le même épisode est imité, avec plus de liberté, par Jacques Yver, dans son recueil de nouvelles intitulé le Printemps[16]. Cet écrivain peu connu, qui avait certainement lu l’Arioste[17], et dont l’ambition déclarée était d’égaler Bandello et les autres conteurs italiens, n’est pas un imitateur servile; l’aventure qu’il raconte, et qu’il donne comme réelle, suit plus librement que d’habitude le cours du récit, transformé et adapté aux conditions françaises. Claribel, Poitevin, et Floradin, Saintongeois, ont fait leurs études ensemble, en Italie, ou plutôt ont mené ensemble la vie joyeuse qui était de règle dans les cités universitaires. Rappelé le premier en France, Claribel s’établit à Poitiers, où il se marie; Floradin passe par hasard par la même ville, et y obtient les faveurs de la femme de son ami, sans connaître son état-civil. Claribel apprend qu’il a été trompé, et comme Astolphe, il prend la décision de partir dans le monde, pour venger sur d’autres maris l’injure qu’on vient de lui faire. Il a une aventure avec une certaine Serène, qui se marie ensuite avec Floradin, lui donnant un enfant dans les six mois qui suivent le mariage. Floradin part à son tour dans le monde; il rencontre enfin Claribel, à qui il raconte sa mésaventure, recevant à son tour ses confidences. “Puis, se voyant bien quittes l’un à l’autre, commencèrent à l’envi de se montrer l’un à l’autre de beaux chefs-d’œuvre de leur métier, et faire preuve combien ils avoient profité en l’école d’amour, et ce avec tant de dextérité, qu’on eut dict qu’ils avoyent certains charmes dont la force contraignoit toute résistance à se rendre, et faisoit de nuict ouvrir les portes mieux fermées, de sorte qu’il n’y avoit si sauvage, qu’on appelle chaste, qu’ils n’apprivoisassent”[18].

            C’est maintenant que les deux personnages se confondent avec l’Astolphe et le Joconde de l’Arioste; leurs conquêtes se multiplient, au milieu de la guerre civile qui commence justement à sévir, et qui nous ramène dans le cadre français. Un jour, ils rencontrent, par un pur effet du hasard, leurs femmes dans le même lit avec un meunier dont ils avaient courtisé auparavant la femme, et cette rencontre les décide, comme l’aventure de Fiammette dans le récit italien, à pardonner à leurs femmes et à rentrer chez eux: “Or, après plusieurs menus propos fort salutaires pour leur reconfort, ils resolurent d’aller donner le bonjour à leurs femmes et réintégrer les amours conjugales, rentrant en leur ancien ménage, qui leur devoit sembler nouveau”[19]. La conclusion s’avère donc aussi immorale que dans le texte de l’Arioste, duquel l’imitateur s’éloigne par les incidents nouveaux de son histoire, mais dont il s’est assimilé l’esprit libre et enjoué. C’est d’ailleurs ce qui fit la fortune de ce conte, qui eut la chance d’être remis dans l’actualité au XVIIe siècle, et qui est, en tout cas, la partie la plus connue du recueil d’Yver.

 

III

            Les auteurs des innombrables continuations de l’Amadis de Gaule se servirent souvent des imaginations de l’Arioste, pour en enrichir les épisodes de leurs romans. C’est ainsi, par exemple, que l’on trouvera dans le Spheramonte de Mambrino Roseo de Fabriano, l’épisode des amours de Fortunian et de la belle Girolde, qui est fidèlement copié sur celui de Roger et d’Alcine[20]. Mais nous ne nous arrêterons pas sur ces imitations étrangères, bien qu’elles aient eu un écho dans la littérature française, préférant insister sur la seule partie des romans d’Amadis qui semble avoir été tirée du Roland Furieux par un Français. Là aussi, d’ailleurs, la question n’est pas définitivement mise au point, malgré l’étude consacrée à ce sujet[21], les rapports des différentes traductions des Amadis avec leurs originaux n’ayant pas encore été éclaircis d’une manière satisfaisante.

            Dans le douzième livre de cette longue série de romans, G. Aubert raconte quelques épisodes qui ne sont pas sans rapport avec le poème de l’Arioste. On y voit les principaux héros, Amadis, Florisel de Nicée, Agésilan, dom Orlanges, dom Florarlan de Thrace, qui appareillent pour Constantinople. Pendant leur voyage, une tempête survient, durant laquelle Agésilan et sa maîtresse Diane essaient de se sauver sur un petit radeau de fortune. Ils arrivent sur un rocher, où “ils veirent venir par my le ciel un chevalier armé de toutes pièces, monté sur un horrible monstre volant, qu’il conduisoit par l’air à son plaisirs, ne plus ne moins que s’il eust esté à cheval dessus la terre”[22]. Le chevalier volant est un certain Patrifond, et sa monture, qui est une copie de l’hippogriffe, est née d’un griffon et d’une lionne.

            Devenu amoureux de Diane, Patrifond met à contribution sa science de magicien pour éloigner Agésilan, et offre à sa maîtresse un cheval qui, comme celui d’Angélique, la porte sur une île aussi déserte que celle d’où il était parti[23]. La complainte de la princesse abandonnée est fidèlement copiée sur celle d’Angélique. Quand Patrifond se présente, il aurait un rôle plus actif que celui du vieux hermite de l’Arioste, si des pirates ne venaient lui ravir sa proie. Ces corsaires transportent Diane dans l’Ile Désolée, dont les habitants font chaque jour offrande d’une jeune fille à leur dieu, représenté par un monstre qui vient la dévorer; on a déjà reconnu dans cette île l’Ebude de l’Arioste, et ses cruelles coutumes.

            Pendant que Diane subit le sort d’Angélique, Agésilan, qui a pris à Patrifond sa monture ailée, rencontre des aventures qui en font un second Astolphe. Il délivre le roi des Garamanthes du fléau du monstre qui “luy venoit soudain rapiner et devorer la pluspart de ses viandes, laissant le surplus tellement infect de sa puanteur qu’il estoit impossible d’en pouvoir gouster”[24]. Il poursuit ce monstre jusque dans l’île Désolée, où il bouche l’ouverture de son refuge, pour l’empêcher d’en ressortir. Il apprend aussi la barbare coutume des habitants, et il aperçoit sur un rocher “une tendre demoiselle attachée contre la dure roche, aussi nue comme Nature l’avoit produite à sa naissance, sans avoir un seul voile pour couvrir les blancs lis et les vermeilles roses dont son corps delicat estoit embelly”[25]. Les péripéties de son combat avec le monstre sont reproduites du combat de Roland contre l’Orque; comme dans cet épisode du Roland Furieux, les habitants de l’île se révoltent contre celui qui avait tué le monstre envoyé par leur dieu. Agésilan leur résiste jusqu’à ce que les prêtres de Tervagant viennent le remercier et l’encenser de parfums, ayant reconnu en lui un envoyé des cieux, après quoi il prend en croupe sa Diane retrouvée et s’envole vers de nouvelles aventures.

 

IV

            Dans cette sorte d’emprunts, seule la fable de l’Arioste intéresse l’imitateur; il transcrit scrupuleusement ses aventures, sans intervenir autrement que pour changer les noms des personnages, et pour mettre d’accord ces histoires nouvelles avec celles qu’il avait déjà empruntées ailleurs. Les autres romanciers qui imitèrent le même modèle ne sont pas plus originaux. Ce qu’ils ajoutent au texte de l’Arioste, c’est l’analyse psychologique, ou plutôt les prétentions d’analyse, et une préciosité de langage qui est caractéristique de toute la production romanesque de l’époque, et qui, seule, en rend parfois la lecture amusante. Dans ces conditions, c’est seulement dans le sujet qu’il faut chercher les influences éventuelles de l’Arioste, car c’est, le plus souvent, la seule chose que les romanciers français du commencement du XVIIe siècle lui prennent encore.

Le premier sur lequel nous devons nous arrêter, c’est Antoine de Nervèze, qui jouit pendant la première moitié du XVIIe siècle d’une si grande réputation d’élégance, qu’écrire et parler “Nervèze” était devenu le comble du raffinement auquel aspiraient toutes les précieuses ridicules[26]. Il est un des représentants les plus caractéristiques de cette mode littéraire qui fit tant de ravages, avant l’oeuvre d’épuration entreprise par les avant-coureurs du classicisme.

Nous avons déjà rencontré son nom, en parlant des imitations en vers de l’épisode d’Olympe et de Birène, et nous avons examiné le petit poème qu’il avait brodé sur ce sujet. Il en avait tiré d’abord un roman, qu’il publia séparément et plus tard, dans les Amours diverses, qui est le recueil de ses romans sentimentaux les plus importants[27]. Il s’y trouve d’ailleurs en bonne compagnie, car il est précédé par l’histoire des amours de Tancrède et de Clorinde, et par l’épisode d’Olinde et Sophronie, tirés du poème du Tasse; nous sommes donc en pleine mode romanesque et chevaleresque italienne.

            L’action nous transporte au temps de la chevalerie, ou, en langage précieux “du temps que le repos universel de la terre travailloit les courages des cavaliers et que leur courtoisie, trompant l’oisiveté des armes, rechercheoit exactement les crimes des amants infideles”. On nous dit dans quelles circonstances Olympe connut Birène, et comment “ses appetits gloutons du miel de ses caresses s’accordent avec son malheur pour la faire entrer en des fers d’où elle ne sortira que par les portes de la honte”[28].

            Tout s’y passe en discours et en dialogues. Le récit présente aussi quelques différences, par rapport au texte de l’Arioste, parmi lesquelles la plus importante est l’introduction d’un personnage nouveau, Florie, pour laquelle Birène quitte Olympe. La fin aussi diffère de la version du poème, dans laquelle Birène était puni, et Olympe épousait Hubert; ici, les deux amoureux se retrouvent et font la paix, Olympe consentant à oublier les torts de son fiancé, et Florie renonçant aux promesses de cet amant inconstant.

            Les modifications ne font donc pas défaut dans cette histoire. Elles ont toutes le but de mieux expliquer le jeu des passions, et de rendre plus complète, bien que non moins superficielle, l’analyse psychologique et le tableau des effets de l’amour. C’est dans ce même but que l’on insiste, ici comme dans tous les romans sentimentaux dont l’analyse va suivre, sur les conversations galantes, sur les lettres d’amour, sur tous les détails qui marquent la progression de la passion. Dans L’Arioste, l’histoire des amours d’Olympe intéressait par ses péripéties, par la succession mouvementée de ses aventures; chez Nervèze, les incidents comptent beaucoup moins, et il lui est indifférent, après avoir commencé en attirant l’attention sur les malheurs que peuvent causer l’ingratitude et la trahison, de terminer par un tableau de bonheur, qui fait oublier que Birène est un traître et un ingrat.

            Ce qui l’intéresse, c’est uniquement la peinture de l’âme, l’observation des effets de la passion sur les actions de ses personnages. Toutes les fois qu’il complique l’intrigue indiquée par l’Arioste, c’est plutôt dans un sens intérieur, en ajoutant des faits qui aident à la compréhension psychologique de ses personnages; quand il retranche, il laisse de côté les détails extérieurs, qui, dans l’Arioste, avaient le but d’animer davantage le récit. Le procédé n’est ni bon, ni mauvais; cela ne dépend que des possibilités de l’écrivain, de sa pénétration psychologique et de la qualité de son art. Nervèze n’avait rien de tout cela; mais son expérience se répétera, avec le même insuccès, pendant toute une génération d’écrivains, et c’est elle qui rendra possible plus tard l’éclosion d’un roman psychologique, dont elle marque les premiers tâtonnements.

 

VII

            Par ses nombreux épisodes, le Roland Furieux constitue une source inépuisable de fables épiques, dont nous avons déjà raconté les plus importantes, en analysant les imitations en vers. Le roman reprit à son tour les mêmes sujets; parmi ceux-ci, l’épisode le plus souvent imité fut celui des amours de Genèvre, dont nous connaissons cinq imitations en prose, dans les romans d’Espinaud et de Jean Corbin, dans un roman inédit et non terminé de la Princesse de Conti, et, d’une manière épisodique, dans l’Astrée, et dans La Bergère de la Palestine, par Bazire[29].

Le premier de cette série, les Amours de Genievre et d’Ariodant, par le sieur d’Espinaud, est présenté par l’auteur comme une simple imitation de l’Arioste[30]. Dans la fable, il n’y a presque pas de modification; seulement, le chevalier qui apprend la trahison ourdie contre les deux amoureux n’est plus Renaud, mais Zerbin, le frère de Genèvre, qui n’avait aucun rôle dans cette aventure. Du point de vue de la conception, le roman appartient au même genre sentimental, qui se base uniquement sur l’analyse des passions; pour ce qui est de la composition, on y trouvera le même style emphatique et ampoulé, la même recherche et le même mauvais goût.

Ariodant voit à peine Genèvre, que “le voyla possedé de mille désirs, chacun de ses désirs a mille prétentions, chacune de ses prétentions aspire à mille gloires et chacune de ses gloires portent (sic) une de ses volontez devant les yeux de sa maistresse, pour luy demander s’il doit estre asseuré de vivre, entre tant de feux et de flammes qu’il voit naistre dans l’enclos de sa prison”[31]. Au moment où il doit la quitter, Genèvre “faillit de se transformer en douceur, à fin que logeant dans les veux d’Ariodant, elle eut ce bien d’estre eternellement en sa compagnie”[32].

           

Louise-Marguerite de Lorraine, princesse de Conti, fille de Henri de Guise, connu surtout sous le nom de Balafré, et femme d’un prince de la maison de Bourbon, est un des écrivains les plus illustres et les moins connus de la littérature française. Née et élevée à la cour des Valois, elle y apprit le goût de la vie mondaine, rehaussée par l’éclat des lettres et des arts; mais trop préoccupée par une vie tumultueuse et faite de nombreuses aventures, elle ne devint écrivain que sur le tard, alors qu’elle trouva l’intérêt de sa vie dans les souvenirs. Elle écrivit d’ailleurs très mal, comme il était presque de rigueur parmi les très grands; elle confia à des gens du métier la tâche de revoir et de corriger ses ouvrages, et ce furent ceux-ci qui les publièrent sous leurs noms. Quant à son imitation de l’épisode de Genèvre, elle ne la termina pas, et nous n’en connaissons qu’une copie manuscrite, dans la rédaction de laquelle il est certain qu’une main autre que celle de la Princesse est intervenue, et qui ne contient qu’une très petite partie du récit de l’Arioste[33].

            Ce roman, elle le composa sans doute au seuil de la vieillesse, alors que la vie de salon avait remis à la mode le poème de l’Arioste, et que les précieuses s’appelaient entre elles par les noms de ses personnages. Elle l’adresse à un certain Ariodant, et il est très probable qu’elle désigne par ce nom le maréchal de Bassompierre, son amant, et peut-être même son mari. <>, dit-elle dans une lettre qui sert de préface, “j’ay enfin accordé à vos prières ce qu’elles m’avoyent sy importunement requis, et vous envoie l’histoire de Genèvre, à la charge que vostre impatience et le peu de profession que je fais de bien escripre, vous fera excuser les erreurs que j’ay commises en imitant l’Arioste, dont mon ignorance me debvroit divertir. Je n’ay pas voulu m’attacher de sorte à la traduction, que, je n’y aye adjousté entre les advantures de cette princesse, soubz le nom d’une aultre, celles dont ma vie a esté traversée; et possible que la sympathie qui se treuve en noz noms et à noz infortunes, sera encore pareille en l’heureux succez de nos passions”[34].

            Parmi les aventures racontées par l’Arioste, on trouvera donc l’histoire de sa propre vie; il est probable d’ailleurs que l’épisode ne fut pour elle qu’un cadre pour cette partie du récit. C’est là un sujet sur lequel elle revint très souvent, car tous ses autres ouvrages sont des formes diverses de son autobiographie. Mais le côté biographique, que nous avons analysé ailleurs avec plus de détail, nous intéresse moins ici, et nous insisterons surtout sur la manière dont elle traita l’aventure qu’elle imita du Roland Furieux.

            Marius, le roi d’Ecosse, qui n’a pas de nom dans l’Arioste, vient de perdre son fils Zerbin; pour se consoler de cette perte, il ne lui reste plus que Genèvre, qui est si belle, qu’Ariodant eu devient amoureux au seul bruit de sa beauté; accompagné de son frère Lurcanio, ce jeune gentilhomme gascon décide d’aller lui offrir ses services. Sur la route, il rencontre un jeune homme dans la forêt, occupé à pleurer dans cette solitude, sur ses infortunes amoureuses. Il leur en raconte toute la longue histoire, et c’est celle dont la princesse de Conti disait qu’elle contient les événements de sa vie.

            “Mais parce que ceste histoire… n’a esté recitée que par accident” et que ce chevalier nous intéresse moins que le voyage d’Ariodant, nous accompagnerons ce dernier en Ecosse, dans “la ville de Sainct-André”, qui est la résidence du roi Marius. Avant même d’y arriver, notre héros a la bonne fortune de sauver la vie à Genèvre, qu’il rencontre à la chasse, menacée par un féroce sanglier. Cela suffit pour enflammer la jeune princesse; elle connaît déjà ce que c’est que l’amour, “dont son jeune esprit avoit jusques alors mesprisé et quasi ignoré le pouvoir”. Mais le récit finit là, dans la seule copie que nous en connaissions.

            Par sa composition et par ses procédés, cette composition inachevée se rattache à la même série de romans sentimentaux. Ce n’est qu’avec l’imitation suivante du même épisode, l’histoire de Madonte dans l’Astrée d’Honoré d’Urfé, que nous connaîtrons un autre genre de romans.

 

VIII

            Nous n’aurons pas à nous arrêter sur cet ouvrage, sur lequel on a déjà tant écrit; seule la dette de l’écrivain envers l’Arioste nous intéresse ici. Cette dette a été signalée[35], et parfois même exagérée par d’autres critiques[36]. Nous suivrons ici les indications des chercheurs qui nous ont précédé et qui désigne dans la forêt touffue de ses cinq volumes, la part qui revient à l’Arioste.

D’Urfé eut une prédilection marquée pour l’épisode de Genèvre, dont il emprunta à plusieurs reprises les éléments. Dans l’Histoire de Parthénopé, Florice et Dorinde, Hylas et Périande, amoureux de la belle Dorinde, voulant décider qui des deux aura le droit de lui continuer sa cour, se disent réciproquement les preuves d’affection qu’ils ont reçues d’elle. Le jugement serait simple et rapide; mais Hylas, qui n’a pas trop de scrupules, lorsqu’il s’agit de femmes, y voit, comme Polinesse, un moyen pour tromper son rival et pour l’éloigner de celle qu’il aime[37]. Dans une autre aventure, un berger affirme au rival que sa maîtresse préfère, qu’il a reçu d’elle les dernières faveurs, et qu’il entre chez elle toutes les nuits; il s’engage même à lui en fournir la preuve et bien que cette preuve ne soit pas la même, l’idée de la supercherie vient certainement de la même source[38]. Mais c’est dans l’épisode des amours de Damon et de Madonte que d’Urfé a raconté avec plus d’ampleur la même histoire, avec des modifications qui ne laissent pas d’être intéressantes[39].

            Maîtresse de Damon, Madonte a pour suivante la méchante Lériane, qui la jalouse et qui veut la séparer de son amoureux. Dans ce but, elle propose à Damon sa nièce, Ormanthe, et conseille ensuite à Madonte, pour regagner le cœur de celui qu’elle aime, de feindre la froideur et de se laisser faire la cour par Thersandre. Ce manège réussit, car Damon provoque Thersandre, qu’il blesse, et disparaît ensuite, pour ne plus voir celle qu’il considère comme infidèle.

            Ormanthe met au monde un fils, et Lériane, profitant de la maladie de Madonte, qui ne quitte plus le lit depuis que Damon est disparu, le fait passer pour son enfant. Madonte est condamnée à mort, et c’est en vain que Thersandre se constitue son champion, car il est vaincu par les défenseurs de Lériane; mais un chevalier inconnu se présente, sauve Madonte, et disparaît ensuite, pour réapparaître plus tard, quand on apprend qu’il n’est autre que Damon.

            Dans ces trois épisodes de l’Astrée, d’Urfé a reproduit intégralement la fable de Genèvre. Dans le premier, il a raconté le pari des amants rivaux; dans le deuxième, il a pris à l’Arioste l’idée du subterfuge par lequel l’amant est convaincu de la trahison de sa maîtresse; dans le troisième enfin, il a repris l’histoire de la jeune fille injustement accusée et du chevalier qui prend sa défense, tout en la croyant coupable du crime qu’on lui impute.

            Les changements qu’il a apportés à cette dernière histoire s’expliquent d’une part par la condition différente de ses personnages, et d’autre part par le soin de donner à la peinture des passions une vraisemblance et une profondeur qu’elles n’ont pas dans l’Arioste. Polinesse trahit pour le seul plaisir de trahir, car il ne trouve aucune satisfaction dans la mort de Genèvre; d’Urfé a mieux fait de laisser ourdir toute cette trahison par une femme jalouse, une Dalinde qui aurait un rôle actif. Tels qu’ils sont racontés dans l’Astrée, les faits sont mieux enchaînés que dans le Roland Furieux, et la construction en est plus logique. C’est que ce roman est, sur le terrain de la prose, une première et puissante manifestation du goût d’ordre et de proportion, et que la raison seule dicte la disposition des faits aussi bien que le sens de l’analyse psychologique, qui est le facteur principal d’équilibre dans cette immense composition. (…)

 

IX

            Nous ne connaissons pas d’autre roman français de la même époque, dont le sujet soit tiré, en tout ou en partie, du Roland Furieux[40]. Mais son influence ne se limite pas à ces emprunts; elle ne fait que commencer là. Bien qu’assez vague et à peine perceptible, elle se confonde avec celle des Amadis et de toute la littérature chevaleresque du XVIe siècle, et s’étend sur une grande partie de la littérature romanesque contemporaine. Les romans au sujet tiré de quelque épisode du Roland Furieux n’en constituent que la moindre partie; mais d’une manière ou d’autre, son influence est présente plus souvent qu’on ne serait porté à le croire.

            Si nous avons analysé si minutieusement les importations directes de ses fables épiques, et si nous insisterons encore sur quelques emprunts moins considérables, c’est afin de bien établir que l’Arioste compte, à cette époque, parmi les modèles du roman français. Après avoir vu ce que lui doivent les romanciers qui ne se sont pas donné la peine de trop dissimuler leurs emprunts, nous pourrons mieux juger de la dette du roman français en général.

            C’est d’abord sa manière de raconter que certains romanciers s’employèrent à imiter, mais toujours avec un succès qui reste au-dessous du médiocre. Nous avons déjà parlé des procédés de conteur de l’Arioste, de la multiplicité de ses actions, racontées par fragments, et brusquement interrompues pour d’autres aventures. En apparence, ce sont l’abondance et l’impétuosité de sa fantaisie qui l’entraînent sur des chemins divergents et le font traiter plusieurs sujets à la fois; en réalité, c’est là un raffinement d’art que n’a pas toujours compris la critique de ses contemporains, et que le roman actuel a remis à la mode.

            Cette manière, personne ne l’a employée aussi bien que lui, excepté peut-être Berni, dans son remaniement du Roland Amoureux. Les romanciers français du XVIIe siècle s’autorisèrent cependant parfois de son exemple, pour entremêler à leur action principale des récits secondaires, qui en viennent interrompre le fil. Il est évident que le souvenir de l’Arioste n’est pas toujours nécessaire pour expliquer ce système d’emboîtement, que l’on connaissait déjà avant lui, sous des formes plus frustes, mais assez répandues, et que les grands romans pastoraux italiens, espagnols et français allaient remettre à la mode. L’Arioste dut être cependant pour quelque chose dans la fortune de ce procédé narratif, puisque certains écrivains, comme Logeas, se préparent à raconter des aventures “la plupart desquelles sont arrivées de nostre temps”, en s’excusant de “ce genre d’escrire à la façon des anciens romans de chevalerie”, et avouent eux-mêmes avoir abandonné “la méthode ordinaire” et suivi “celle des Amadis et de l’Arioste, à cause que l’entregent en est très agréable, et la tissure merveilleuse”[41].

            On emprunta aussi, mais moins souvent, dans certains romans chevaleresques du commencement du XVIIe siècle, la généalogie des personnages de l’Arioste. C’est ainsi que, dans les Amoureuses Destinées de Deimier, le personnage principal, qui s’appelle Lysimont, est descendant de Roland, tandis qu’un autre, Arclinde, descend en ligne droite de Renaud de Montauban, et qu’Arthamur, roi d’Alger, contre lequel ils vont combattre tous les deux, “marquoit au nombre de ses ayeux le superbe Rodomont”[42].

            Dans le même roman, comme dans beaucoup d’autres, on peut voir de longues complaintes lyriques, qui ont quelque chose des regrets des personnages de l’Arioste, dans le poème duquel on sait combien on rencontre souvent des héros déplorant leurs infortunes amoureuses et se retirant dans un bois ou auprès de quelque fontaine, pour pleurer à leur aise[43]. Comme ces complaintes, l’atmosphère chevaleresque revit dans un grand nombre de romans. Nous ne parlerons pas de ceux qui continuent la matière des Amadis, ou de ceux qui reprennent les anciens sujets épiques nationaux; même dans les romans qui ne sont pas exclusivement consacrés aux aventures guerrières, et qui tiennent encore du genre sentimental, on rencontre à chaque pas des descriptions de batailles ou de combats singuliers, d’armes célèbres, de prouesses extraordinaires, de géants ou de monstres, de chevaliers servant fidèlement les dames qu’ils aiment. Tout cela nous transporte dans le monde féerique du poème chevaleresque italien, dans le pays de fiction et de rêve où vivent les personnages de l’Arioste[44]. Bien entendu, rien ne nous permet d’apprécier à sa juste valeur l’importance de son influence considérée de ce point de vue, car elle s’exerce au même titre et dans les mêmes conditions que celle de l’ancienne littérature nationale, de la série interminable des romans chevaleresques espagnols et du poème du Tasse; mais il faut tenir compte, parmi tous ces modèles, du rôle prépondérant du Roland Furieux, dans la formation du goût français des aventures inattendues, des combats fantastiques, des armes enchantées, des enchanteurs et de belles magiciennes, que l’on rencontre dans un si grand nombre de romans français.

            Son souvenir est visible jusqu’à une époque plus récente encore, celle qui nous a laissé la série des romans interminables, dans le genre de la Clélie ou de la Cassandre. “L’Arioste servoit communément de modèle à ces longues et ennuyantes productions”, dit un critique du siècle suivant[45]; on peut faire des réserves sur ce jugement trop péremptoire, mais il n’en est pas moins vrai que l’on devine assez souvent, chez tous ces romanciers, la nostalgie du paysage héroïque qu’habitent leurs personnages, et dont leur peu de talent leur interdit l’entrée. Il n’est donc pas vrai, comme on a voulu le faire croire, que les écrivains français n’aimèrent pas les aventures des paladins et les fantasmagories de l’imagination, que nous avons si souvent retrouvées[46].

            Dans le Phylaxandre de Cotignon de La Charnays, cette sorte d’imaginations est encore plus abondante. On y voit Criséidès, magicien dans le genre d’Atlant, chargé de protéger le héros, qui ressemble beaucoup à Roger. Il donne à Phylaxandre, qui se prépare pour le départ, un bâton enchanté grâce auquel il pourra vaincre tous ses ennemis, et qui correspond à la lance d’or, qui avait appartenu à Argail, et était passée ensuite entre les mains d’Astolphe[47]. Mais un héros de la taille de Phylaxandre n’a pas besoin de recourir à de tels artifices; à peine rencontre-t-il pour la première fois ses ennemis, que dédaignant une victoire acquise par ce moyen, “il se voulut premierement deffaire de son baston, de peur que l’on luy reprochast qu’il eust esté vainqueur par sa fatalité, s’il remportoit la victoire comme il esperoit”[48]. Roger n’avait pas fait autrement de l’écu enchanté de l’Atlant, qu’il avait jeté dans un puits, afin d’éviter le même blâme[49].

            Plus loin, l’écrivain nous parle d’un hippogriffe nouveau, “un oyseau grand comme un cheval”[50], et d’armes illustres, qui ont une histoire, comme l’épée de Phylaxandre, qui avait appartenu à Persée[51]. Les combats et les duels sont innombrables. L’auteur arrive même à ce tour de force, de faire combattre à la fois trois personnages, Bellibron, Adraste et Lizidor, chacun d’eux se battant contre les deux autres à la fois[52]. Pendant qu’ils sont là à se faire la guerre, “un grand homme estrangement noir, laid et contrefait” apparaît, qui porte sur ses épaules une damoiselle “que ce meschant avoit attachée par les pieds, et la laissoit pendre pardessus ses espaules en sorte que ses vestements luy convroyelt la teste et laissaient descouvert les parties que la nature enseigne de cacher”[53], tableau rappelant celui que devaient présenter Ulanie et ses deux compagnes[54]. Les vers qu’écrit sur l’écorce d’un arbre Larimand, amoureux de Cirine, rappellent d’une manière plus directe l’Arioste, car ils font allusion aux plaisirs que Médor et Angélique trouvèrent jadis dans leurs amours mutuelles[55].

            Il y a aussi des emprunts d’une autre nature, et qui intéressent surtout la forme de son récit. La Charnays imite la manière dont l’Arioste fait varier son sujet, et passe d’une aventure à l’autre avec autant d’insouciance et avec aussi peu de transition que son modèle. “Ma chere Mnemosine”, dit-il une fois, pour passer d’un tableau de guerre à une peinture sentimentale, “je te voy toute preste à représenter l’horreur d’un combat, et toutesfois tu destournes ma plume sur les parterres que Cupidon cultive luy mesme de ses mains enfantines”[56]. “Parlons d’autre chose”, nous propose-t-il ailleurs, et après avoir raconté l’arrivée de l’hippogriffe ayant sur son dos une jeune fille inconnue, il promet de nous dire plus tard “comment et qui luy fournit sa bizarre monture, car le berger Adon m’appelle, pour estre tesmoin de ses inventions”[57]. Comme l’Arioste finit chacun de ses chants en demandant un moment de repos, et en en promettant la suite à bientôt, il termine de la même manière chacun de ses livres, en demandant à sa Mnémosyne un instant de répit.

            Comme dans le Phylaxandre, on retrouvera le souvenir du poète italien dans une foule d’autres romans. Ce souvenir ne sera pas toujours aussi précis, et se résume, dans la plupart des cas, à la fiction chevaleresque, à la vision d’un monde qui ne vit que pour les armes et pour les amours. D’autre part, l’Arioste ne fut pas toujours interprété de la même manière, et les premiers romans réalistes, loin d’en faire un modèle, choisirent la littérature chevaleresque comme objet de leurs flèches. Cependant, comme on peut le constater dans le Don Quichotte, qui est le modèle du genre, la satire de cette littérature ne peut être faite qu’en lui empruntant des éléments. Le Francion de Charles Sorel, qui s’amuse à la lecture de ces ouvrages dans lesquels il voit faire “un chaplis horrible de géans déchiquétés menu comme chair à pâté”, n’en est pas moins lui-même un chevalier errant, qui pleure dans les forêts sur le portrait de sa maîtresse, et qui a des rencontres moins merveilleuses, mais aussi invraisemblables que celles des anciens paladins[58]. Comme lui, le Chevalier hipocondriaque de Du Verdier reprend des fantaisies semblables à celles de l’Amadis et du Roland Furieux, quitte à les interpréter d’une manière satirique ou burlesque[59].

            Avec les longues compilations en prose tirées des anciennes chansons de geste, et dont le souvenir n’était pas perdu au XVIe siècle, avec les Amadis et la Jérusalem délivrée, le poème de l’Arioste contribua à former le goût du public français et à le diriger vers cette formule de roman, qui fait une large place aux aventures héroïques, et parfois extravagantes, aux combats disproportionnés, aux aventures inattendues. D’autre part, l’influence de l’Arioste se rencontre, mais dans une mesure moins grande, avec celle des romans pastoraux, pour nous montrer les mêmes personnages héroïques, transformés en simples amoureux esclaves de leurs passions, et pleurant copieusement sur leurs tribulations sentimentales. Cette double influence ne se manifeste pas ouvertement, à cause soit des conditions différentes dans lesquelles se placent les actions, soit surtout de la multiplicité des sources possibles: tant de modèles indiquent la même direction, que ces idées sont en l’air à un certain moment, sans qu’il soit besoin d’un appel direct au texte de l’Arioste pour les y découvrir. De ce point de vue, l’action du Roland Furieux fut donc latente et invisible; elle contribua, avec d’autres facteurs, à établir un climat littéraire, dans lequel il est difficile de repérer la partie qui lui revient, mais sans que pour cela son apport nous semble moins évident.



[1] Lettre de Monsieur Huet à Monsieur de Segrais de l’origine des Romans. Paris, Cramoisy 1678, pp. 10-12; Espiard de La Cour, Œuvres meslées, contenant des pensées philologiques et quelques poésies, Amsterdam 1749, p. 28.

[2] Cf. E. Estève, Le Moyen-Âge dans la littérature du XVIIe siècle, dans Revue de l’Université de Bruxelles, XXVIII (1923), p. 357.

[3] G. Reynier, Le roman sentimental, pp. vj-vij; H. Kortirig, Geschichte des Französischen Romans im XVII Jahrhundert, Leipzig 1885, 1re partie, passim; M. Magendie, Le roman français au XVIIe siècle, Paris, Droz 1932, pp. 14-95.

[4] Ménestrier, Des représentations en musique anciennes et modernes, Paris, Robert Pepié 1685, p. 47; Fr. Duval, Lettres curieuses sur divers sujets, Paris, N. Pepié 1725, I, 143.

[5] J. Baudouin, A Monsieur de Loqeas sur son Romant Héroïque, en tête de ce dernier ouvrage, publié à Paris, A. Courbé 1632.

[6] Vers d’Estival, en tête de P. de Deimier, Histoire des amoureuses destinées de Lysimont et de Clytie, Paris, J. Millot 1608.

[7] Tristan I’Hermite, Le page disgracié, Paris, A. Boutonné 1667, vol. I, p. 172. Il est curieux de voir le sieur de La Ronce intituler un roman qu’il tire de l’épisode des amours de Renaud et d’Armide, dans le poème du Tasse, Le Renaud amoureux, histoire précédente de Roland l’Amoureux et Furieux (Paris, Toussainct de Bray 1620), bien qu’il n’ait aucun rapport avec les poèmes de Boiardo et de l’Arioste.

[8] Sonnet de Courval, Satyre I, dans Poésies, I, 24.

[9] Les tragiques amours du brave Lydamas et de la belle Myrtille, Toulouse, A. Sève 1594, pp. 5-6; cf. Reynier, Le roman sentimental avant lAstrée, p. 221.

[10] G. Chappuys, Les facetieuses journées, Paris. J. Houzé 1584, conte IV, iij, ff. 116-120.

[11] Chappuys cite parmi ses sources Brevio, Firenzuola, Molza, Erasto, Massuccio Salernitano, Parabosco et Arlotto.

[12] Cholières, Les Matinées, dans Œuvres, Paris, Librairie des Bibliophiles 1879, vol. I, p. 196.

[13] La Marianne du Filomene, contenant cinq livres: Esquels sont descrites leurs amours, puis l’infidélité de l’un, et les travaux de l’autre; Avec plusieurs belles histoires de l’inconstance et légèreté des femmes, Paris, Cl. de Monstroeil et J. Richer 1596, ff. 93-107.

[14] La Mariane du Filomene, f. 92 v.

[15] Ibidem, f. 93. On trouve dans le même roman quelques autres allusions au Roland Furieux et à ses aventures, notamment à l’écu enchanté d’Atlant (f. 36), et aux fontaines enchantées de la forêt des Ardennes (f. 61 v.).

[16] Les Printemps d’Iver. Contenant cinq histoires discourues par cinq journées en une noble compagnie, au chasteau du Printemps, Paris, J. Ruelle 1574, ff. 318-387. Dans l’édition du Panthéon Littéraire, publ. par P. Lacroix, Paris 1841, pp. 628-651. Mis en vers par Mirabeau, Recueil de Contes, Première partie, Londres l780, pp. 92-116. Cf. Journal littéraire, par J. M. B. Clément, Paris, Ch. Forget 1796, I, 76-85, et Journal des Sciences et des Beaux-Arts, 1781, I, 514.

[17] Il cite Maugis, Roland et la lance d’or de Bradamante, dans sa première nouvelle, f. 40.

[18] J. Yver, Le Printemps, éd. Panthéon Littéraire, p. 648.

[19] J. Yver, Le Printemps, p. 649.

[20] G. Chappuys, Le dishuictiesme livre d’Amadis de Gaule, Lyon 1579, ch. xcj -xcij.

[21] W. Küchler, Eine dem “Orlando Furioso” Ariost’s entlehnte Episode im französischen Amadisroman, dans Zeitschrift für Französische Sprache und Litteratur, XXXIV (1909), pp. 274-292.

[22] Le douziesme livre d’Amadis de Gaule... Traduit de l’Espagnol en Français par G. Aubert de Poitiers, Lyon, Fr. Didier 1577, ch. lxxxiv, p. 476.

[23] Ibidem, ch. lxxxvj, pp. 483-484; cf. Orlando Furioso, VIII, xxxv.

[24] Ibidem, ch. xciv, p. 519; cf. Orlando Furioso, XXXIII, cvij-cxj.

[25] Amadis de Gaule, l. XII, ch. xcv, p. 525; cf. Orlando Furioso, X, xcv-xcvj.

[26] Antoine de Nervèze, né en 1570, mort après 1622, fut secrétaire de la chambre de Henri IV. Cf. sur lui Goujet, Bibliothèque, XIV, 221 (qui l’appelle Guillaume-Bernard de Nervèze, par confusion avec un écrivain contemporain, qui portait ce nom, auteur d’un recueil de Poèmes spirituels, Paris, du Breuil 1606); Lachèvre, Bibliographie des recueils collectifs, I, 268-269; E. Magne, Gaultier-Garguille, comédien de l’Hôtel de Bourgogne, Paris, L. Michaud s. a., p. 165, note. Pour l’admiration dont lui témoignèrent ses contemporains, v. les jugements laudatifs cités par G. Reynier, Le roman sentimental, pp. 265-266; Cf. aussi Du Lorens, Satire IX, p. 71; Brébeuf, Poésies diverses, Paris, A. de Sommaville 1668, p. 324; Rathéry et Boutron, Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, Paris, Téchener 1873, p. 153; Tallemant des Réaux, Historiettes, XXII.

[27] Nervèze, Les Amours d’Olympe et de Birene. Deux éditions de Paris l599 et de Lyon 1605, que nous n’avons pas vues; cf. G. Reynier, Le roman sentimental, p. 379. Réimprimé dans Les Amours diverses, Paris 1606; Lyon 1608; Lyon 1615; Paris 1621.

[28] Nervèze, Les Amours diverses, Paris 160, pp. 83-84.

[29] L’épisode dut être très en faveur à cette époque: “Parleras-tu de Genèvre, ou d’Angelique?” dit Lysis à Anselme, dans le Berger extravagant de Charles Sorel (vol. I, p. 446), quand il s’agit d’inventer une histoire pour ébahir les gens.

[30] Les amours de Genievre et d’Ariodant. A l’imitation de l’Arioste. Par J. d’Espinaud, Lyon, Th. Ancelin 1601.

[31] D’Espinard, Les amour de Genievre; f. 30.

[32] Ibidem, ff. 36-37.

[33] Bibl. Nationale, Ms Er. 19171 (à la suite d’une copie des Advantures de la Cour de Perse, qui sont aussi de la princesse de Conti); le manuscrit est cité par Quadrio, Storia e ragione di ogni poesia, IV, 559, et par S. Keyser, La fortune littéraire de l’Arioste. Pour l’attribution à la Princesse de Conti, cf. Al. Cioranescu, Les Romans de la Princesse de Conti, dans Mélanges de l’École Roumaine en France, XIII (1934-1935), pp. 1-53.

[34] Al. Cioranescu, Les Romans de la Princesse de Conti.

[35] M. Magendie, Du nouveau sur l’Astrée, Paris, H. Champion 1927, pp. 127-128.

[36] Cf. B. Germa, L’Astrée d’Honoré d’Urfé. Sa composition, son inf1uence, Toulouse-Paris 1904, pp. 116-120. On ne peut rien retenir de ce que l’on y affirme concernant l’influence de l’Arioste.

[37] H. d’Urfé, L’Astrée, Paris, Toussainct de Bray 1627, vol. II.

[38] Ibidem, vol. III, f. 123 et suiv. Cf. M. Magendie, Du nouveau sur I’Astrée, pp. 127-128.

[39] H. d’Urfé, L’Astrée, vol. II. 1. vj, pp. 371-470; vol III, 1. vi, ff. 233-257, et 1. xij, ff. 491-493.

[40] Il est intéressant de remarquer quelques romans aux titres tirés du Roland Furieux, mais qui ne furent jamais écrits, dans une liste de livres d’imaginaires, par l’Abbé Cotlin, Requeste du poëte de campagne au prince de Monophilie, dans Œuvres galantes, Paris 1665, reprod. par E. Turquéty, dans le Bulletin du Bibliophilie, 1862, pp. 973-974: Roger et Bradamante, L’avanture â Joconde, La mort de Sacripant, Angélique et Médor, La mort de Rodomont, Renaud de Montauban.

[41] Logeas, Le romant heroïque, ou sont contenus les memorables faits d’armes de Dom Rosidor, Prince de Constantinople, et de Clarisel le Fortuné, Paris, A. Courbé 1632, Aux lecteurs.

[42] P. de Deimier, Histoire des amoureuses destinées de Lysimont el de Clytie, Paris, J. Millot 1608, pp. 5 et 9-l0.

[43] P. de Deimier, Les amoureuses destinées, pp. 87-88 et 198-199. De pareils souvenirs sont très nombreux dans Les Bergeries de Juliette, l’interminable roman de N. de Montreux; cf., par exemple, vol. V, pp. 408, 533 et 624.

[44] Cf. par exemple, dans N. Piloust, Le chevalier enchanté, Paris, David Gilles 1612, des châteaux enchantés, des magiciens, dont l’un s’appelle Alquif, comme dans l’Amadis, et fait faire à un des personnages du roman un voyage à la lune. Un hermite, qui semble être celui que rencontra Isabelle, y réconforte une amante désespérée (pp. 288-293).

[45] Jacquin, Entretiens sur les romans, p. 203.

[46] Cf. Les adventures nonpareilles d’un marquis espagnol, Paris, J. Du Hamel 1620, p. 72, cité par M. Magendie, Le roman français du XVIIe siècle, Paris, Droz 1932, p. 39: “Les grandes âmes des François ne peuvent estre amusées à des vétilles et sottises, comme font les Italiens et Espagnols; que s’il arrive qu’on les y trouve, c’est en passant et par recréation. Aussi ne trouverez-vous point de nos François avoir passé leur vie à faire de gros volumes d’Amadis, comme a faict un espagnol... ny des fables comme un Arioste ou un Dante”.

[47] La Charnays, Le Phylaxandre, Paris, J. Villery 1625, pp. 7-8.

[48] Ibidem, p. 11.

[49] Orlando Furioso, XXII, xc-xciv.

[50] La Charnays, Le Phylaxandre, p. 102.

[51] Ibidem, p. 147.

[52] Ibidem, p. 299.

[53] Ibidem, pp. 301-302.

[54] Orlando Furioso, XXXVII, xxvj-xxvij.

[55] La Charnays, Le Phylaxandre, pp. 49-50.

[56] Ibidem, p. 16.

[57] Ibidem, pp. 106-107, 213, 414. Dans la Jeune Alcidiane de Gomberville, Paris, A. Courbé 1651, pp. 3-5, Polexandre provoque un chevalier à qui il voit porter les mêmes armes que les siennes, un phénix brûlant dans des flammes; Mandricard avait provoqué Roger pour une raison semblable (Orlando Furioso, XXXVI, xcviij-c). Dans la foule des descriptions de combats qui font la matière du premier livre de la Cassandre de La Calprenède, il n’y a pas des détails tirés de l’Arioste; mais l’atmosphère est celle de tous les poèmes chevaleresques italiens.

[58] Ch. Sorel, La vraie histoire comique de Francion, éd. Em. Colombey, Paris, A. Delahays 1858. Des souvenirs directs de l’aventure d’Angélique et de Médor, p. 241; sur les lectures romanesques de Francion, pp. 128-129.

[59] Du Verdier, Le Chevalier hipocondriaque, Paris, P. Billaine 1632. L’imitation est encore plus serée dans Les adventures et amours du capitaine Rodomont (Tabarin, Œuvres, éd. d’Harmonville, pp. 261-296), roman satirique dont nous avons déjà eu l’occasion de parler.

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